Par Nathalie LeProhon, chef, Soins de santé, IBM Canada, Montréal

Les troubles cérébraux, y compris les maladies psychiatriques, neurodégénératives et relatives au développement, représentent un énorme fardeau en termes de souffrance humaine et de coûts. Selon le gouvernement du Canada, le poids économique incrémentiel de la maladie mentale pour les personnes de plus de vingt ans est d’environ 51 milliards de dollars. Au niveau mondial, les coûts de traitement des troubles mentaux sont supérieurs aux coûts du diabète, des troubles respiratoires et du cancer combinés.

Il est évident que l’augmentation rapide des coûts représente un défi important pour le secteur de la santé. Mais comment mieux prévoir l’évolution de la santé mentale avant qu’elle ne cause de la souffrance et de l’anxiété? La réponse se trouve peut-être dans notre langage, parlé ou écrit. Si le cerveau est une boîte noire que nous ne comprenons pas complètement, la parole constitue certainement une clé qui pourrait le déverrouiller.  

Grâce aux progrès de l’intelligence artificielle et au développement de nouveaux instruments scientifiques conçus pour rendre visible le monde invisible, nous avons maintenant la possibilité de répondre à ce problème de santé et de changer nos vies. En nous fondant sur nos innovations en recherche, nous estimons que, dans cinq ans, ce que nous disons et écrivons servira d’indicateurs de notre santé mentale et de notre bien-être physique. Les tendances existant dans notre discours parlé et écrit, analysées par les nouveaux systèmes cognitifs, constitueront des signes avant-coureurs de troubles du développement, de maladie mentale ou de maladie neurologique dégénérative, qui aideront les médecins et les patients à mieux prévoir et surveiller ces problèmes, ainsi qu’à en faire le suivi.

Les responsables du marketing numérique peuvent aujourd’hui analyser le langage que nous utilisons dans nos courriels, blogues et messages sur les médias sociaux pour découvrir si nous sommes des adeptes d’une marque ou une cible appropriée pour une campagne de mise en marché. Dans l’avenir, des méthodes semblables serviront à des fins d’évaluation de notre santé mentale, ce qui permettra de nous alerter au sujet d’un déclin potentiel avant qu’il ne se produise.

Les assistants et les capteurs d’intelligence artificielle de nos téléphones ou appareils à domicile pourraient nous «écouter» et reconnaître des tendances dans notre discours parlé ou écrit; cela constituerait la première ligne de défense pour protéger notre santé mentale et notre bien-être.

Les scientifiques utilisent déjà des transcriptions et des données audio d’entrevues de nature  psychiatrique, associées à des techniques d’apprentissage machine, pour déceler des tendances dans le discours qui permettent de prévoir de façon précise et de surveiller la psychose, la   schizophrénie, la manie et la dépression. Aujourd’hui, il suffit de 300 mots pour prédire la probabilité de psychose chez quelqu’un. Il existe un cas où des chercheurs ont travaillé avec des psychiatres de l’Université Columbia pour prévoir avec une exactitude de 100 % qui, parmi une population d’adolescents à risque, allait vivre un premier épisode de psychose dans les deux ans suivant une entrevue de référence. L’équipe collabore maintenant avec des chercheurs de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) pour reproduire et étendre l’étude.

Des techniques semblables pourraient aider des patients atteints de la maladie de Parkinson, d’Alzheimer ou de Huntington, d’un trouble de stress post-traumatique  et même de troubles de comportement tels que l’autisme ou l’hyperactivité avec déficit de l’attention. Les ordinateurs cognitifs peuvent analyser le discours parlé ou écrit d’un patient pour y repérer des indicateurs avant-coureurs, y compris à partir de la signification, de la syntaxe et de l’intonation. En combinant les résultats de ces mesures avec ceux des appareils que l’on porte et des systèmes d’imagerie comme les IRM et les EEG, on peut obtenir une description plus complète de la personne afin de mieux identifier, comprendre et traiter la maladie sous-jacente.

Les signes auparavant invisibles deviendront des signaux clairs indiquant la possibilité qu’un patient connaisse un certain état mental ou permettant de voir si le plan de traitement fonctionne bien. Des évaluations quotidiennes à partir du domicile du patient s’ajouteront aux visites cliniques régulières.

Nos défis en matière de santé sont importants. Mais grâce à l’innovation scientifique, nous pourrons les relever. Avec les nouvelles informations acquises à partir d’instruments scientifiques, nous pourrons rendre visible ce qui était invisible et améliorer nos vies en connaissant mieux les systèmes complexes dont nous dépendons.

Note au rédacteur en chef : Cet article est fondé sur «5 en 5 d’IBM», qui est une liste annuelle de nouveautés scientifiques ayant le potentiel de modifier la façon dont les gens travailleront, vivront et interagiront d’ici cinq ans. Ces innovations sont fondées sur les tendances du marché et de la société, ainsi que sur les technologies émergentes des laboratoires du groupe Recherche IBM dans le monde entier, qui pourront rendre ces transformations possibles.