Montres intelligentes, systèmes de caméras, d’éclairages ou de thermostats connectés… Si autrefois, les objets intelligents étaient réservés au domaine industriel, ils s’immiscent désormais dans notre quotidien et se multiplient avec rapidité. L’Internet des objets bouleverse les domaines du sport, de l’automobile, de la communication, et c’est bientôt l’ensemble des secteurs qui sera touché par cette révolution. Une grande oubliée pointe toutefois dans cette transformation sociétale majeure : l’accessibilité numérique. Bousculée, même ignorée, elle livre aujourd’hui une bataille pour faire évoluer les bonnes pratiques.

 

En dehors du secteur du bien-être, où les objets « e-santé » rencontrent la florissante Silver Économie, le marché de l’objet connecté délaisserait les personnes âgées et celles aux prises avec des déficiences physiques, sensorielles ou intellectuelles. C’est ainsi que plus de 33 % de la population au Québec assistera impuissante à l’explosion de l’Internet des objets. Intelligent et ergonomique, ces nouveaux appareils devraient assurer l’inclusion de tous les usagers. Mais sur le long chemin tortueux de l’accessibilité, les défis sont nombreux.

 

Le cas du réfrigérateur connecté

Prenons l’exemple du réfrigérateur intelligent. Véritable emblème de la maison connectée, est-il pour autant accessible ? Samuel Sirois, développeur chez Savoir-faire Linux et spécialiste de l’accessibilité numérique, se questionne sur les fonctionnalités de ce bijou d’innovation. À première vue, cette technologie semble adaptée et intuitive. Mais posons-nous les bonnes questions :

  • A-t-il une interface tactile ? Si oui, est-il alors possible de configurer un mode où le toucher déclenche la lecture vocale pour les personnes non voyantes ?
  • Est-ce que les zones actionnables sont suffisamment grandes pour ceux qui ont des difficultés de motricité fine ?
  • Possède-t-il une reconnaissance vocale pour pouvoir interagir facilement lorsque nos  mains sont pleines de farines, mais surtout pour les personnes avec des handicaps physiques ?
  • Offre-t-il la restitution vocale du visuel pour les personnes avec une déficience visuelle ?
  • Quelle est la position de l’écran sur le réfrigérateur ? Est-il accessible aux petites personnes ou celles dont la mobilité est réduite ?
  • Son panneau de commande met-il à la disposition des pictogrammes accompagnant les textes ? Décoratifs pour certains, ils sont essentiels pour d’autres. Ils facilitent notamment la compréhension des personnes analphabètes, des personnes malvoyantes, celles avec le trouble du spectre de l’autisme ou encore des personnes avec une déficience intellectuelle.
  • Ce réfrigérateur connecté a-t-il une commande pour la livraison automatique des biens consommables manquants ? Un outil providentiel pour les personnes en perte d’autonomie ou isolées.

 

Des standards et du code ouvert

Les objets connectés représentent bel et bien une opportunité pour surmonter les handicaps de toute nature, dont ceux engendrés par le vieillissement. Ils permettent de programmer et de piloter à distance les équipements (éclairages, chauffage, volets, stores, électroménagers, portes, lits, etc.) et ainsi d’éviter des déplacements et des actes difficiles ou répétitifs. Une aubaine pour nos aînés et nos concitoyens en situation de handicap qui entrevoient dans cette profusion de dispositifs mobiles, des moyens de rester plus longtemps à domicile, de maintenir une forme d’indépendance et une certaine qualité de vie.

 

Aussi, les initiatives se multiplient pour sonder les possibilités de ces technologies et freiner l’exclusion numérique, mais l’élan est encore timide et la volonté des fabricants, sous la pression économique et concurrentielle, ne suit pas. Pour Jean-Marie d’Amour, responsable du Laboratoire d’expérimentation et de promotion de l’accessibilité du Web, et secrétaire du Regroupement des Aveugles et Amblyopes du Montréal Métropolitain (RAAMM) : « Il n’y a pas beaucoup de démarches entreprises pour favoriser l’accessibilité » déplore-t-il. Pour les téléphones mobiles, le constat est le même : « Le marché des téléphones intelligents rencontre les mêmes problèmes. Certes, des fabricants sortent du lot, avec une expérience utilisateur plus facile, mais ce n’est pas à la portée de tout le monde » nuance Jean-Marie d’Amour. Les appareils développés aujourd’hui, dont notre réfrigérateur, seraient trop visuels, avec peu de sources sonores et de commande vocale. « Les appareils connectés doivent faire l’objet d’un accompagnement normatif » ajoute Samuel, à l’instar du Web avec la Web Accessibility Initiative (WAI).

 

Par ailleurs, les technologies open source apparaissent aussi comme une réponse pertinente à la question de l’accessibilité des objets. Devenu incontournable dans le marché du « tout connecté », le code ouvert en s’appuyant sur un réseau mondial et solidaire de développeurs pourrait contribuer à l’ajout de fonctionnalités facilitantes. La conception d’un objet connecté serait alors soutenue par une plateforme animée par la communauté du libre, où chacun proposerait des améliorations à l’accessibilité. Par sa nature libre, flexible, interopérable et sa communauté de milliers de codeurs, l’open source s’appliquerait comme une solution universelle, normative et gratuite à l’ensemble des objets connectés.

Un développement à code ouvert et la mise en place de standards issus de la coopération entre les différents acteurs (les constructeurs, les professionnels de l’accessibilité, les développeurs, les organismes de recherche, les universités et les pouvoirs publics) seraient à explorer pour que les besoins des personnes âgées ou handicapées soient pris en compte de manière anticipée et continue dans le développement des appareils connectés.

 

Autrefois considérés comme un sujet de science-fiction, les objets connectés sont aujourd’hui installés dans nos maisons, rangés dans nos sacs, attachés à nos poignets. Et ils pourraient encore nous surprendre, non pas par leur innovation, mais par leur capacité future à s’adapter aux besoins spécifiques de leurs usagers.